La frange occidentale du Kyushu est celle d’un paysage d’îlots, de criques et de vallons. Une nature côtière qui a été pendant des siècles le premier panorama du Japon que découvraient les étrangers. Cette grande région de Nagasaki est donc celle où sont arrivés les premiers missionnaires, et où s’est développé le christianisme japonais au XVIe et XVIIe siècle, avant son interdiction définitive à partir de 1614. Les sites liés à cette histoire sont classés au patrimoine mondial de l’Unesco depuis juillet 2018.

Aujourd’hui, pourtant, même Kumamon porte une croix autour du cou dans certains villages.

Sakitsu

Le dernier missionnaire portugais au Japon fut exécuté en 1644, dans le Kyushu, après plusieurs années de répression systématique : peine de mort d’abord, puis torture afin de voir les convertis renier leur foi. Malgré les nombreux martyrs (comme ceux des enfers d’Unzen), les premiers chrétiens japonais ont survécu à ces siècles d’interdit, formant des sociétés secrètes pour échapper aux autorités.

Ils sont les chrétiens cachés (kakure kirishitan, 隠れキリシタン), dont l’histoire a été porté à l’écran par Martin Scorcese en 2017, dans le film Silence.

Quand le Japon fut contraint de s’ouvrir à l’étranger, progressivement à partir de 1854, de nouveaux missionnaires rallièrent le pays. Ils furent surpris de découvrir une foi bien vive, dans de nombreuses communautés des environs de Nagasaki, dans des villages isolés de tout le Kyushu, et même au-delà, sur la grande île de Honshu.

L'église de Sakitsu - carpes et statue
Des carpes Koï et une Vierge.

Cette fois, après les jésuites portugais du XVIe siècle, beaucoup de pères étaient français. Ceux-ci s’établirent dans les villages pour guider les communautés, célébrer des messes, baptiser et donner les sacrements, puis construire des églises pour les accueillir. Nombre d’entre eux passèrent leur vie au Japon et s’éteignirent au XXe siècle, si loin de leur terre natale.

Ce qui explique les clochers aux silhouettes familières, curieusement exotiques dans ce recoin peu touristique du Japon.

Kumamon et l'église d'Oe
Encore Kumamon, avec le clocher de l’église d’Oe en arrière-plan.

Les chrétiens cachés inscrits à l’Unesco

Les « sites témoignant de l’existence de chrétiens cachés » ont été inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco en juillet 2018. En fait, ce sont douze lieux (voir la liste plus bas), dans la frange côtière des préfectures de Nagasaki et Kumamoto, qui ont été classés. Dix villages où ont vécu les communautés, la basilique d’Oura et les ruines du château de Hara.

L'église de Sakitsu
L’église du village de pêcheur de Sakitsu, l’un des dix classés à l’Unesco.

À l’automne, nous avons pris le temps d’explorer deux églises, alors que parcourions le Kyushu en voiture de location. Il faut sortir des sentiers battus, et embarquer la voiture sur de petits ferrys où les locaux sont plutôt surpris de voir des étrangers.

Pour visiter la plupart de ces églises (à l’exception de la basilique d’Oura), il est conseillé d’annoncer sa visite en avance, en réservant un créneau horaire sur le site dédié à ce patrimoine (en anglais, en japonais ou en coréen).

Amakusa

L’église de Sakitsu à Amakusa

Amakusa Sakitsu

Sur l’île de Shimoshima, la municipalité d’Amakusa abrite l’un des grands foyers du christianisme caché japonais. Son symbole le plus éclatant est l’église du village de Sakitsu, un clocher élevé en 1934 à l’emplacement de la demeure de l’ancien agent administratif, précisément là où les villageois furent contraints de fouler du pied des crucifix ou des images saintes. Afin de prouver qu’ils n’étaient pas chrétiens.

Cet acte, le fumie, fut malgré tout pratiqué au XVIIe siècle – et constitua un déchirement – par les chrétiens cachés, dans le but de survivre et de perpétuer la foi.

L’église fut construite par un missionnaire français, le père Augustin Halbout (1864-1945), de qui Sakitsu fut la dernière affectation. En retraite à partir de 1941, il s’y éteignit quatre ans plus tard et est enterré dans le cimetière chrétien du village.

Comme c’est le cas dans celle de Miyazu (sur le littoral de Kyoto, à côté d’Amanohashidate), que nous avions visité au début du project Nippon100 en mars 2017, le sol de l’église de Sakitsu est couvert de tatamis. Il faut se déchausser avant d’entrer.

L'église de Sakitsu

Les chrétiens cachés de Sakitsu, à Amakusa, sont connus pour les objets qu’ils ont laissé : des outils du quotidien dans lesquels sont camouflés des marques de dévotion chrétienne. Pendant plusieurs générations, ils ont prié au sanctuaire Sakitsu Suwa selon les rites shinto, mais en apparence seulement. Les chrétiens répétaient discrètement anmenriyusu, une  déformation de « Amen Deus ».

L'église de Sakitsu et le sanctuaire
Vue sur l’église depuis le torii du sanctuaire Sakitsu Suwa.
L'église de Sakitsu et le sanctuaire

L’église d’Oe à Amakusa

La seconde église que nous avons visité domine des vallons cultivés, à l’intérieur de cette même île de Shimoshima, à cinq kilomètres de celle de Sakitsu. Elle date de 1933 dans sa forme actuelle, dans un style et au cœur d’une végétation qui donnent ici au Japon de faux airs de Brésil…

L'église d'Oe et des cosmos

L'église d'Oe

C’est le père Louis Garnier (1860-1941), un missionnaire natif du Puy-en-Velay, qui la construisit avec l’aide de ses paroissiens et en utilisant ses propres économies. Affecté à Amakusa quasiment tout le temps de ses missions, il s’éteignit comme le père Halbout en 1941, et fut enterré dans le cimetière local, sans jamais retourner en France.

L'église d'Oe - statue du père Garnier
Le buste du père Garnier, devant l’église qu’il a bâtie.

L'église d'Oe - Tronc

Les chrétiens cachés de Nagasaki

Si nous avons surtout décrit ici l’île de Shimoshima, dans la préfecture de Kumamoto, l’histoire des chrétiens cachés se poursuit de l’autre côté des baies de Tachibana et Shibamara, côté Nagasaki. C’est le cas au mont Unzen, ou au nord de la ville de Nagasaki, tout près du parc de la Paix, à Urakami.

C’est la que se trouve la cathédrale d’Urakami, du nom de cette ancienne banlieue de Nagasaki, presque entièrement peuplée de chrétiens cachés quand les premiers missionnaires du XIXe siècle arrivèrent. Une surprise, si près d’une grande ville. L’édifice fut construit à l’initiative du père Bernard Petitjean, en 1895, pour récompenser leur foi, et constitua la première cathédrale d’Asie.

Cathédrale d'Urakami - Nagasaki
Détruite en 1945, la cathédrale d’Urakami fut reconstruite en 1959 (Attention : cette photo de 2015 est par ailleurs très chevelue…).

Dans le détail, les sites classés au patrimoine de l’Unesco au titre des « sites témoignant de l’existence de chrétiens cachés » sont les suivants :

  • Les ruines du château de Hara;
  • Le village de Kasuga et les sites sacrés de Hirado;
  • Le village de Sakitsu à Amakusa;
  • Le village de Shitsu à Sotome;
  • Le village d’Ono à Sotome;
  • Les villages de l’île de Kuroshima;
  • Les restes de villages de l’île de Nozaki;
  • Les villages de l’île de Kashiragashima;
  • Les villages de l’île de Hisaka;
  • Le village d’Egami sur l’île de Naru;
  • La cathédrale d’Oura.

Épilogue

Une fois n’est pas coutume, terminons l’article avec une anecdote. Car après ce voyage dans le Kyushu à l’automne 2017, nous avons retrouvé la trace des chrétiens cachés dans un de ses îlots les plus septentrionaux.

En mars 2018, nous étions sur l’île d’Amami Oshima, anciennement dans le royaume des Ryukyu, mais rattachée administrativement à la préfecture de Kagoshima (après l’avoir été au domaine de Satsuma). Au sud de celle-ci, se trouve la minuscule île de Yoroshima, où se trouve un village de pêcheurs d’une dizaine d’habitants vieillissants.

Dans l’entrée d’une maison, entre des bibelots, nous avons eu la surprise de trouver un portrait de Jean-Paul II, plutôt inattendu dans ce recoin de Japon tropical, vraiment très éloigné du reste de l’archipel.

En demandant au propriétaire (âgé) ce que le pape faisait là, il nous a expliqué simplement que sa mère était une kakure kirishitan. Lui-même étant le descendant d’une famille chrétienne réfugiée là il y a quelques siècles.

Comment s’y rendre ?

Explorer les sites chrétiens du Kyushu pourra ressembler à un chemin de croix (pardon). Pour atteindre le village de Sakitsu en transport en commun, il faudra compter au moins 3h50 depuis la ville de Nagasaki ou 3h30 depuis celle de Kumamoto, en prenant à chaque fois au moins un train, un ferry et trois bus. Voir ce schéma pour avoir une idée.

Une voiture de location vous permettra relativement plus de souplesse, en faisant néanmoins attention aux horaires de ferrys (accessibles en anglais ici).

Voiture ferry
Notre voiture sur l’un des ferrys locaux.

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